En ce qui concerne la xylographie d’illustration, deux livres illustrés publiés en 1487 montrent la pénétration des canons esthétiques de la Renaissance italienne dans la gravure sur bois.
La Divine Comédie, 1487. Le premier est une édition de la Divine Comédie de Dante commentée par Cristoforo Landino (1424-1498), publiée par Bonino Bonini à Brescia le 31 mai 1487. Le texte reprend celui de l’édition florentine de 1481, illustrée comme on l’a vue de 19 burins attribués à Baccio Baldini. Cette fois-ci, ce sont 68 xylographies qui embellissent cette œuvre majeure de la littérature italienne [Fig. 13 à 15]. Le résultat est toutefois incomplet: si la totalité de l’Enfer et du Purgatoire ont droit à leur illustration gravée, une seule planche orne le Paradis. Il faut attendre l’édition vénitienne du 3 mars 1491, publiée par Bernardino Benali et Matteo Codeca, pour que la Divine Comédie soit, pour la première fois, entièrement illustrée.
Cet inachèvement de la série n’enlève rien au charme des gravures. Sauf pour une, les scènes sont imprimées en pleine page dans un encadrement rectangulaire également gravé sur bois, sur une matrice différente. L’ornementation de cet encadrement unique puise largement dans le vocabulaire visuel de la Renaissance. Les côtés latéraux accueillent chacun un candélabre constitué de vases, de chimères et de masques grotesques épaulés de rinceaux d’acanthe, d’inspiration antique. Les côtés supérieur et inférieur figurent également un masque grotesque différent, au centre d’une frise de rinceaux d’acanthe. Les motifs blancs contrastent nettement sur un fond noir, leur donnant un relief évoquant les ornementations sculptées de l’époque.
Il apparaît clairement que les scènes ont été exécutées par différents graveurs. La finesse des traits, le soin apporté à la composition et le rendu des détails diffèrent en effet de l’une à l’autre. Malgré ces différences d’exécution, même les plus abouties doivent encore beaucoup aux gravures sur bois nordiques et à l’art gothique: construction en plans superposés, horreur du vide, rigidité des personnages, simplification parfois extrême des traits. Ces caractéristiques s’observent aussi, dans une moindre mesure, dans les burins de Boldini, mais la verticalité des scènes et la technique de la xylographie les accentuent. La scène illustrant le chant I du Purgatoire [Fig. 14], par exemple, exécutée grossièrement, illustre cet “archaïsme”. De petites hachures parallèles à l’espacement inégal créent de manière simple les ombres. L’abondant décor d’ondes, de nuages et de pierre noie les personnages et nuit à la lisibilité de la scène. L’unique image illustrant le Paradis [Fig. 15] affiche un meilleur équilibre entre les blancs et les noirs, et est donc plus lisible, mais tous les autres “archaïsmes” précédemment cités s’y voient aussi. Le rendu est plus proche d’une tapisserie médiévale que d’une huile sur panneau d’un maître italien contemporain, capable de traiter l’espace en respectant les règles de la perspective.
Les scènes exécutées le plus finement montrent que le ou les graveurs n’étaient toutefois pas hermétiques au nouvel art alors en plein développement en Italie. La première scène est à ce titre intéressante [Fig. 13]. Les tailles semblent mieux maîtrisées, de même que l’équilibre entre les blancs et les noirs, bien que les lignes soient nombreuses. La profondeur est également induite par un étagement des plans, construit de manière plus fluide grâce à une ligne en “S”, plutôt que par une simple superposition horizontale. La convergence de ce que l’on peut qualifier de lignes de fuite vers le personnage de gauche contribue à le mettre en valeur et à donner un effet de profondeur. La tunique et le manteau de ce personnage sont traités avec un certain soin, avec des plis sinueux se terminant par des enroulements, qui ne sont pas sans rappeler les drapés de certains personnages de Botticelli. Le rendu de la végétation, de la roche et des animaux est plus naturaliste, bien qu’il reste schématique. La représentation de la roche, tourmentée, fractionnée en petits blocs rectangulaires irréguliers, évoque Mantegna.
Devote mediatione, 1487. Cette transition entre héritage gothique et Renaissance se retrouve dans un autre ouvrage publié en 1487, le Devote meditatione sopra la Passione del nostro Signore (Venise, Hieronymus de Sancti, 1487). Il s’agit de la première édition illustrée de ce livre attribué à saint Bonaventure. Les xylographies qui l’ornent sont intéressantes à plus d’un titre, et sont de trois sortes: des scènes de la Passion du Christ, imprimées en pleine page; un riche encadrement; des lettrines ornementées.
Les scènes de la Passion ont été imprimées à partir des matrices attribuées à Cristoforo Cortese [Fig. 1, 11 et 12]. L’éditeur vénitien n’en a retenu que onze, sans que l’on sache pourquoi. Peut-être n’avait-il pas en sa possession la série complète. Leur emploi dans un ouvrage postérieur de près de quarante ans montre le succès qu’elles ont eu à l’époque, mais peut aussi s’expliquer pour des raisons pratiques et économiques. Il était moins coûteux pour l’éditeur d’acheter de vieilles matrices plutôt que d’en faire réaliser de nouvelles, plus au goût du jour. Il en résulte un certain décalage esthétique entre ces scènes et les encadrements et les lettrines, gravées dans un style s’inscrivant nettement dans la Renaissance.
La page d’incipit du livre [Fig. 1], précédée par la scène de la Résurrection de Lazare de Cortese, s’inscrit dans un splendide encadrement qui puise largement dans le vocabulaire ornemental de la Renaissance italienne. Des motifs de nœuds entrelacés, qui seront plus tard repris par Léonard de Vinci et son école puis copiés par Dürer, parcourent toute la surface du cadre. Gravés en épargne, ils ressortent sur le fond noir. Des motifs d’inspiration antique complètent le décor: un écusson vierge inscrit dans une couronne de laurier, en bas au centre, et un vase à godrons, dans l’angle inférieur gauche. La grande lettrine “A”, quant à elle, n’est plus traitée selon la typographie gothique, mais avec celle plébiscitée par les humanistes italiens, dérivée de la caroline. Elle s’inscrit dans un riche entrelac de rinceaux végétaux stylisés. Les autres lettrines qui ponctuent le texte reprennent, en plus petit, le même modèle.